Synopsis : "Il ne se passa que 10 minutes avant le retour d’Andreas, mais elle avait déjà saisi pourquoi si peu de monde venait vivre ici. Elle se demanda comment il faisait pour survivre, pour tuer l’ennui qui devait le guetter chaque journée."

Crédits Couverture : Image par cafepampas de  Pixabay.

La Station (Chapitre 2)

 

Nora s’assit dans un fauteuil qui trônait dans un coin. Andreas lui jeta un regard qu’elle ne sut vraiment interpréter. On commençait à entendre le vent hurler au dehors. Les grincements de la station n’aidèrent pas la jeune femme à se rassurer. Elle n’était jamais restée plus d’1 heure ou 2 dans une station comme celle-ci : c’était une expérience d’un tout nouveau genre pour elle. Elle balaya la pièce du regard. Cette pièce servait en même temps de bureau, de salle à manger et de cuisine. Sur un mur était aligné le mobilier et l’équipement de cuisine. Sur un autre se trouvait une grande fenêtre sous laquelle s'alignaient le matériel du météorologue et celui de communication. Les 2 autres murs étaient occupés par des portes donnant accès au reste de la station : l’entrée, les chambres, la salle d’eau...

Le grand barbu était courbé sur son bureau, à griffonner des choses sur des feuilles qu’il disposait ensuite sur le bureau, sur la table à manger derrière lui ou sur le sol, en cercle autour de sa chaise. La quasi-intégralité de la table à manger (qui devait être faite pour accueillir 4 personnes) était couverte de notes, de schémas, de dessins… Seul subsistait un petit îlot de bois vierge face à une chaise. Nora devina que ce devait être le lieu où il prenait son repas. De toute évidence, tout l’espace était pensé, avait une fonction précise. En fait, tout était carré dans cet pièce, répondait à une logique implacable. Même l’apparent chaos dans la disposition des feuilles semblait régi par une logique comprise seulement par son propriétaire. Nora se rappela ce qui lui disait sa mère : le rangement de notre bureau reflète notre manière de penser. Elle se rappela dans le même temps que son bureau à elle était vide. Elle préféra ne pas en tirer de conclusions.

Le vent se fit plus fort dehors. Andreas se leva et se dirigea vers l’entrée. « Qui y a-t-il ? » osa Nora, un peu mal à l’aise à cause du bruit croissant du vent.

Andreas s’arrêta, la main sur la poignée, il se retourna vers son invitée et la regarda dans les yeux pendant une dizaine de longues secondes. Il finit par soupirer et dit : « Il commence à y avoir beaucoup de vent. Je dois baisser le cône de vent au cas où… » Nora acquiesça et Andreas passa dans l’entrée. Quand il eut refermé la porte, Nora tendit l’oreille pour pouvoir l’entendre s’habiller. Mais dès qu’il eut traversé la seconde porte, la jeune réparatrice se retrouva seule dans cette grande salle grise baignée d’une lumière légèrement tamisée. Elle regarda au plafond : il y avait un tissu orangé en guise d’abat-jour sur la lampe. Surement un ajout du météorologue. Nora resta recroquevillée sur son fauteuil, s’y enfonçant d’autant plus. Sans distraction, sans autre lieu à explorer du regard ni personne à observer travailler, elle se rendit compte de sa solitude. Elle était perdue au sommet de nulle part, sans rien à faire que réfléchir. Il ne se passa que 10 minutes avant le retour d’Andreas, mais elle avait déjà saisi pourquoi si peu de monde venait vivre ici. Elle se demanda comment il faisait pour survivre, pour tuer l’ennui qui devait le guetter chaque journée. Puis elle se rappela ce qu’on disait sur lui, selon quoi c’était un bourreau du travail. Voilà à quoi il devait occuper ses journées.

Finalement, le bruit de la porte qui s’ouvrit apparu comme une salvation pour la jeune femme. Elle accueillit l'Ermite avec le plus grand des sourires. Andreas retourna à sa chaise sans faire attention au sourire béas de la jeune femme, mais au lieu de travailler, il s’y enfonça et regarda par la grande fenêtre. Le ciel était obscurci par des nuages, le blizzard s’amoncelait plus loin dans la vallée et arrivait sur eux comme une immense vague blanche et grise. Le spectacle était à couper le souffle. Depuis le fauteuil, Nora avait une vue imprenable. Il devait avoir été placé là judicieusement.

Tout d’un coup, Nora remarqua un livre posé dans un coin du bureau qu’elle n’avait pas vu jusqu’alors. Une lueur d’espoir émergea. « Vous lisez ? » demanda-t-elle.

« Oui… » répondit-il sans se retourner.

« Vous lisez quoi ? »

« Beaucoup de choses… »

La réponse arracha un soupir d’agacement à Nora. Cette façon qu’il avait de toujours répondre uniquement à la question qu’on lui posait, sans jamais développer ni renchérir. Voilà donc à quoi ressemblait quelqu’un qui n’aimait pas alimenter les conversations. C’est vrai qu’il n’y avait pas de matériel de musique aussi. Peut-être n’aimait-il pas les distractions sonores.

« La bibliothèque est dans ce placard. »

Nora fut étonnée. Comme pour lui donner tort, Andreas rajouta pour la première fois quelque chose à ses propos. Peut-être qu’il ne se fichait pas totalement d’autrui. Elle le remercia et se leva pour ouvrir le placard. Elle fut étonnée par la quantité de livres qui y étaient amassés, rangés dans un ordre très étrange. Beaucoup n’était pas sur la tranche, mais sur la face. Parfois l’arête du livre n’était même pas face à elle, et elle devait l’extirper pour en connaître le nom. Il y avait beaucoup de choses. Des ouvrages scientifiques, des romans de science-fiction, des recueils de photographie. Elle crut même voir un roman à l’eau de rose. Les livres étaient en bon état. Il ne devait pas lire chaque livre beaucoup de fois.

« J’aime beaucoup lire aussi. » Tenta Nora, bien décidée à combler ce silence mortel qui s’installait. Cela sembla attirer l’attention de l’Ermite, car il tourna la tête vers elle pour l’écouter. Elle continua.

« J’aime bien la philosophie. Vous vous y connaissez en philosophie ? » De nouveau, sa question se heurta au silence de son interlocuteur. Nora essaya de déterminer la réponse sur son visage avant qu’il ne la prononce.

« Je connais quelques noms… » répondit-il finalement.

« Vous n’êtes pas fan ? Pourtant, vous devez en passer du temps à réfléchir ici…»

« La philosophie est une science humaine… Et ce n’est pas ma tasse thé. »

Nora fut étonnée de cette réponse. Elle voulut creuser un peu plus.

« Comment-ça ? »

« La philosophie, c’est l’art de discuter… »

« C’est une vision comme une autre. Je dirais plutôt que c’est l’art de penser. Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? »

Andreas ne répondit pas. Nora eut tout d’un coup peur de l’avoir contrariée. Elle ne voulait pas contrarier l’Ermite, lui qui semblait déjà être dérangé par la présence d’une autre personne chez lui.  Finalement, après ce qui sembla une éternité à la jeune femme, il répondit :

« Ils écrivent des livres. Si ce n’était que pour l’amour de l’introspection, ils n’en auraient pas besoin. »

Andreas arbora un sourire satisfait. Nora fut étonnée de le voir sourire. Un sourire pas très grand, mais étonnamment chaleureux. Peut-être à cause du contraste avec sa mine neutre. Il semblait content de sa petite rhétorique. Il se retourna pour continuer à observer l'extérieur, même si la fenêtre fut bientôt recouverte d’un immense panneau blanc. Nora, fatiguée de chercher un ouvrage, finit par prendre un livre au hasard dans la bibliothèque : Les Chroniques de Griffin Rosenau. Le titre ne lui disait rien du tout. Elle retourna s’asseoir dans le fauteuil et alluma une lampe de chevet pour commencer sa lecture, dans le silence oppressant qui renforçait son étreinte sur la station isolée.

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