Synopsis : Lundi, le jour où Andreas reçoit sa cargaison hebdomadaire. Mais cette semaine, il reçoit 2 colis au lieu d'un.

Crédits Couverture : Image par Elias Sch. de Pixabay.

La Station (Chapitre 1)

 

Ce lundi, comme d’habitude, Andreas s’était levé de bonne heure. Le temps allait peut-être se gâter dans l’après-midi, c’est pourquoi son rationnement hebdomadaire avait été décalé plus tôt dans la journée. D’autant que cette fois, il inclurait quelque chose de particulier.

Après la ventilation, se fut au tour de la plomberie de lui être désagréable. Après quelques tentatives infructueuses, il s’était avoué vaincu et en avait informé le Central. C’était alors dimanche. On lui promit de lui envoyer quelqu’un, juste le temps de l’aider.

C’est ainsi qu’à 9 heures 17, l’hélicoptère largua 2 colis. Andreas n’était heureux de voir que l’un des deux. Emmitouflée dans son gros manteau, Nora descendit avec assurance les quelques mètres de rappel entre l’hélicoptère et le sol. Au cause des conditions d'altitude, il était impossible d’entretenir un héliport digne de ce nom. Mais cela ne gêna pas la jeune réparatrice qui atterrit avec une aisance étonnante dans la fine couche de poudreuse qui s’était amoncelée. Elle réceptionna son matériel et voulut aider Andreas avec la caisse de rationnement, avant de se rendre compte qu’il s’en était déjà chargé et qu’il était rentré sans l’attendre. Nora souffla et rentra à son tour, tandis que l’hélicoptère s’éloignait.

Andreas n’adressa pas la parole à son invité. Il n’en eut pas besoin. Il montra d’un geste le vestiaire où elle pouvait mettre ses affaires, la cafetière où elle pouvait se servir un café et la salle d’eau où le problème se situait. Une fois qu’il eut fini, il entreprit de ranger le contenu de la caisse. Nora, une tasse de café en main pour se réchauffer les mains avant de commencer, observait son hôte. Tout le monde en parlait dans la vallée, on le surnommait l'Ermite. Seul Théophile lui parlait souvent. Elle avait déjà entendu sa voix, une voix rauque et grave. Théophile la comparait au souffle d’une caverne. Nora trouva cette description plutôt juste avant même qu’il n’eut prononcé un seul mot. Il avait le physique à avoir ce genre de voix. Il était immense, les épaules aussi larges que hautes. La jeune réparatrice se savait plutôt grande du haut de ses 1m77. Mais lui faisait encore 1 tête de plus. En fait, il avait tout pour être intimidant. Sa barbe et ses cheveux hirsutes cachaient des yeux profondément enfoncés sous une arcade puissante. Ses mains larges étaient rêches. On aurait pu se planter une écharde en la lui serrant. Et son épais pull ajoutait à la masse de l’individu. Oui, il avait tout pour faire peur. Et pourtant…

« Vous vous appelez comment ? » osa finalement Nora. Elle connaissait la réponse, mais elle voulait un peu entamer le dialogue. Le silence ne la dérangeait pas, mais quitte à avoir quelqu’un avec qui discuter…

« Andreas. » répondit-il après quelque secondes. Théophile avait raison, sa voix était incroyablement profonde. Il y avait les voix de tête, de nez, de gorge, de ventre ; sa voix à lui prenait sa source sous terre. Et pourtant, elle était douce.

« Nora » rajouta la plombière, pour répondre à la question qu’il n’avait pas posé.

« Je sais… »

Désarçonnée par la réponse, Nora se tut, ne sachant trop quoi dire. Décidément, l’Ermite était aussi silencieux qu’on le disait. Finalement, sa tasse à moitié bue, elle lança : « Bon, je vais peut-être m’y mettre… Vous pouvez me rappeler le problème ? »

Andreas se retourna vers elle. Pour la première fois, elle put vraiment le regarder dans les yeux. Ils étaient d’un vert clair incroyable. En fait, il se dégageait de ce regard une sérénité qui faisait de sa place en ce lieu reculé une sorte d’évidence. Le géant fit un pas de côté et attrapa un bloc note. Non, géant n’était pas vraiment adapté. Car même s’il était imposant par son corps, il ne prenait étonnamment pas beaucoup de place. Comme s’il arrivait à se recroqueviller, sans paraitre courbé.

L’Ermite lui tendit le bloc note. Il y avait décrit le problème avec des schémas, mentionnant ce qu’il croyait avoir compris de la situation. Non sans être d’une justesse étonnante pour un non-initié, les estimations de l’homme la firent sourire. Il semblait se donner un mal incroyable pour ne pas à avoir à communiquer oralement. N’aimait-il pas sa voix ? Nora mit de côté ses interrogations et entama ce pour quoi elle avait été commissionnée. De ce qu’elle comprit des notes de l’hôte à temps plein de l’habitacle, le problème n’était pas compliqué à résoudre. Elle saisit ses outils, retroussa ses manches et se rendit dans la salle d’eau.

Pendant ce temps, Andreas finit de ranger ses provisions.

En moins d’1 heure, le problème fut résolu. Nora avait dû couper l’arrivée d’eau, privant Andreas de café par la même occasion pendant 30 min et ce qui lui avait arraché un soupir. Sur le moment, elle crut reconnaitre de la déception. En vérité, c’était de l’agacement, mais non pas à cause du café : Nora fredonnait quand elle travaillait. Et Andreas le solitaire n’aimait pas trop qu’on vienne interférer dans sa vie, quelque fut la forme du dérangement et dusse-t-il être pour une bonne raison.

Nora se releva pour s’étirer le dos. Parmi le large spectre de choses qu’elle était amenée à faire, ce qu’elle aimait le moins, c’était la plomberie. Pour son dos, c’était vraiment le pire. Tout en s’étirant, elle jeta un coup d’œil à ce qu’il y avait sur le lavabo. Une brosse à dent, du dentifrice, de quoi se raser… Maintenant qu’elle y pensait, certes il avait une barbe aux allures hirsutes, mais elle semblait entretenue. La serviette arborant des personnages de bande-dessinée lui arracha un petit rire. Tout d’un coup, de la pièce voisine s’éleva la voix grave d’Andreas.

« Bonjour Théo. »

Nora crut entendre un sourire dans la voix d’Andreas. Animée par une curiosité légèrement voyeuriste, elle resta dans la salle de bain, assise sur le tapis de bain, à l’écouter parler.

« Oui, elle est arrivée. »

« Oui tout va bien. »

« Je ne sais pas. »

« A combien ? »

« Pourquoi ? »

« Non. »

« Je n’en sais rien… »

« Je n’en sais rien… »

« Je n’en sais rien… »

Chaque intervention d’Andreas était courte et le plus souvent espacée des autres par de longs silences, où il ne prenait même pas la peine de faire ces petits bruits d’affirmations que l’on fait tous pour signaler à notre interlocuteur qu’on écoute ce qu’il dit. Durant ces silences, Nora croyait percevoir une voix à travers un combiné. Théophile était un bavard. Avant, elle s’étonnait de cette sorte d’amitié qu’ils entretenaient : ils semblaient aux antipodes du spectre des comportement sociaux. Mais à les entendre, Nora comprit un peu mieux la dynamique qui régissait leur duo. Le bavard et le muet. Ça faisait du sens en fait.

« D’accord, je lui dirais. »

« Bonne journée. »

Entendant que la conversation arrivait à sa fin, Nora se releva, s’étira un peu les jambes et retourna dans la pièce principale tout sourire.

« C’est bon, j’ai fini ! Ça ne devrait pas arriver à nouveau avant un bon moment. Mais au cas où… »

Nora retourna dans la salle de bain, prit le bloc note et un joint en caoutchouc, puis se rendit au niveau d’Andreas qui était penché sur son bureau à faire ses relevés quotidiens. Elle posa le bloc à côté, sur un des rares espaces vides du bureau et chercha un stylo du regard. Comprenant ses intentions, le météorologue lui tendit le sien.

« Merci… Au cas où ça arriverait encore. Il faut fermer cette valve, vérifier que cette partie n’est pas bouché ou cassé et remplacer ce joint s’il est usé. Au cas où, je vais laisser de quoi remplacer ces pièces-là. »

Elle entoura 3 fragments du réseau schématisé par Andreas.

« Comme ça… Pas besoin de refaire appel à quelqu’un. »

Nora sourit à Andreas, fière d’elle. Elle lui laissait des pièces de rechange, mais quelque part, elle était sûre qu’il n’en aurait pas besoin avant un bout de temps, elle avait confiance en son travail.

« Merci… »

La jeune réparatrice répondit à son interlocuteur avec un nouveau sourire et retourna ranger ses outils. Elle jeta un œil par la grande vitre de la pièce principale et se rendit compte que le temps s’était beaucoup assombri. Elle n’avait même pas fait attention à la luminosité qui s’était atténuée.

« Le ciel se couvre et le vent s’est levé. L’hélicoptère ne pense pas pouvoir revenir tout de suite. »

« Donc je suis… bloquée ici ? » Elle avait cherché quelques secondes une tournure qui pouvait sembler moins blessante, mais n’avait pas trouvé mieux.

« Oui… ça ne devrait pas durer trop longtemps. » Répondit Andreas qui se fichait éperdument des potentiels sous-entendus des phrases de Nora. Pour l’heure, il maudit simplement en silence le ciel de prolonger cette cohabitation.

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